Photographie contemporaine : l'impossible définition
Une question plus complexe qu’il n’y paraît
La photographie contemporaine peut être déroutante.
Pour le grand public, la photographie est d'abord une pratique familière voire un hobby. On photographie sa famille, ses voyages, un paysage, un monument, un événement. Bref, on photographie sa vie et ses vacances et le plus souvent avec son smartphone. On cherche parfois une belle lumière, une composition réussie ou simplement à conserver le souvenir d'un moment.
La photographie est alors davantage un loisir, une pratique et un savoir-faire qu'un concept.
Et puis, dans un musée, une galerie, un festival ou un livre, on rencontre une photographie présentée comme une œuvre contemporaine : un parking vide, une façade photographiée frontalement, une scène banale de la vie quotidienne, un personnage mis en scène, une image volontairement imparfaite ou un paysage insignifiant et l'on se pose alors cette question : "Quel intérêt de photographier ça ?".

La réaction peut être légitime :
Pourquoi cette photographie est-elle considérée comme une œuvre voire un chef d'œuvre ?
Et parfois même : qu'est-ce qui la distingue d'une photographie que n'importe qui aurait pu prendre ?
En réalité ces questions traduisent souvent l'impossibilité de définir ce qu'est la photographie contemporaine.
Alors, c'est quoi photographie contemporaine ?
Commençons par une évidence trompeuse : une photographie contemporaine n'est pas simplement une photographie prise aujourd'hui.
Un photographe peut utiliser en 2026 un appareil argentique, travailler en noir et blanc et employer des procédés anciens sans que son travail cesse pour autant d'être contemporain.
À l'inverse, utiliser le dernier appareil numérique ou un smartphone ne suffit évidemment pas à faire d'une photographie une œuvre contemporaine.
On ne peut donc pas la définir par le matériel utilisé pour la fabrication de l'image. Et pas davantage par une technique particulière : argentique ou numérique, couleur ou noir et blanc, petit ou grand format, photographie directe ou image largement retravaillée.
Et il suffit de rapprocher quelques grands noms pour mesurer l'ampleur du problème.
Que peuvent avoir en commun les images monumentales d'Andreas Gursky, les scènes colorées, ordinaires et souvent ironiques de Martin Parr, ou les mises en scène de Cindy Sherman ? Visuellement, parfois presque rien.
Et c'est précisément là que commence notre problème de définition.
Du « comment ? » au « pourquoi ? »
Peut-être cherchons-nous tout simplement à définir la photographie contemporaine au mauvais endroit. Pendant longtemps, parler de photographie revenait beaucoup à parler de sa fabrication : appareil, objectif, pellicule, développement, tirage, exposition, profondeur de champ, maîtrise de la lumière.
Toutes ces questions restent évidemment importantes. La technique n'a pas disparu.
Mais elle ne suffit plus à définir une démarche photographique.
La photographie contemporaine ne se définit plus principalement par la manière dont une photographie est faite, mais par la raison pour laquelle elle est faite.
Autrement dit, la question essentielle n'est plus seulement. Comment cette photographie a-t-elle été réalisée ?
Mais : Pourquoi le photographe a-t-il choisi de faire cette image ?
Pourquoi Martin Parr photographie-t-il les touristes, les plages, la nourriture ou les comportements de consommation ? Pourquoi Cindy Sherman se met-elle elle-même en scène sous des identités différentes ? Pourquoi Andreas Gursky photographie-t-il à très grande échelle des espaces, des foules, des architectures ou des lieux liés à la mondialisation ?
Le sujet, la technique et l'esthétique comptent toujours. Mais ils ne sont que les instruments d'une intention plus large, d'un message presque qu'il s'agit de faire passer.
De la belle image au projet photographique
Ce déplacement permet également de comprendre pourquoi certaines œuvres contemporaines peuvent déconcerter lorsqu'on ne regarde qu'une photographie isolée.
Nous avons été habitués à juger une photographie pour elle-même.
Faire une belle photo n'est pas un projet. Les questions : "Est-elle belle" ? "Bien composée" ? "Techniquement réussie" ? "Le sujet est-il intéressant "? "La lumière est-elle réussie" ?, deviennent anecdotiques.
Car aujourd'hui, une grande partie de la photographie contemporaine se construit désormais autour de projets et de séries.
Une image qui semble presque insignifiante lorsqu'elle est regardée seule peut prendre un tout autre sens lorsqu'elle est associée à dix, vingt ou cinquante autres photographies. Il n'y a rien de plus simple que prendre une photographie aujourd'hui. Il en va tout autrement quand il s'agit de construire un petit corpus signifiant.
Hors, c'est avec la répétition que la photographie (je ne parle pas ici du photojournalisme), devient signifiante. L'ordre des images compte, leurs différences aussi. Leur format, leur présentation et parfois même l'espace dans lequel elles sont exposées participent au projet. Une série photographique peut aussi être le travail de toute une vie. Alors que photographier un coucher de soleil, c'est l'affaire d'un instant.
De plus, ce qu'on appelle le travail d'"Éditing" est souvent un travail exigeant. Il oblige à faire des choix en cohérence avec le concept de départ, et là on est quasiment dans une construction intellectuelle qui dépasse largement un simple geste technique destinée à accumuler une collection de photos sans liens entre elles.
Il y a toujours un aspect narratif dans une série d'image et je fais souvent la comparaison avec la nouvelle en littérature. La forme courte permet de dire beaucoup avec peu de moyens.
Je suis convaincu que pour que naisse une série photo contemporaine, le photographe doit d'abord répondre à une question : qu'est-ce qui me pousse à appuyer sur le déclencheur ?
Le photographe ne cherche donc plus nécessairement la photographie exceptionnelle ou une belle photo. Il construit parfois un ensemble dans lequel chaque image constitue une pièce d'un propos plus vaste.
C'est là qu'apparaît véritablement la notion de démarche d'auteur. J'aime à rappeler que j'essaie toujours de photographier au-delà du documentaire, sans toutefois tout conceptualiser à l'excès.
Il n'existe pas une esthétique de la photographie contemporaine
C'est probablement l'une des principales difficultés lorsqu'on cherche à définir la photographie contemporaine. En effet, elle n'a pas de style reconnaissable. Le style "Photo contemporaine" n'existe pas. Elle peut être documentaire ou totalement mise en scène, spectaculaire ou volontairement banale. En couleur ou en noir et blanc. Très travaillée techniquement ou d'une apparente simplicité.
Elle peut représenter un paysage, un visage, un bâtiment, un objet ordinaire ou quelque chose qui tend presque vers l'abstraction, mais sans appartenir à un genre ou à une école photographiques.
Un photographe comme Jeff Wall, par exemple, peut construire minutieusement une scène donnant pourtant l'impression d'un instant saisi dans la réalité. Cindy Sherman utilise la photographie pour questionner l'identité, les représentations et les stéréotypes et Martin Parr part de situations parfaitement ordinaires pour construire un regard sur nos comportements sociaux. Andreas Gursky transforme des espaces contemporains en images monumentales où l'accumulation, l'échelle et l'organisation du monde deviennent elles-mêmes des sujets.
La photographie contemporaine ressemble donc moins à un genre qu'à un territoire dans lequel coexistent des pratiques extrêmement différentes.
Quand les frontières deviennent poreuses
Une autre difficulté apparaît : où commence et où finit aujourd'hui la photographie ?
Pendant longtemps, le principe semblait relativement simple : quelque chose existait devant un appareil et la photographie en constituait l'enregistrement. Cette définition est devenue beaucoup moins évidente.
Les photographes utilisent la mise en scène, le collage, le photomontage, les archives, les images trouvées, la retouche numérique. La photographie dialogue avec la vidéo, l'installation, la peinture ou le livre. Et l'arrivée récente des images générées ou transformées par intelligence artificielle rend la frontière encore plus incertaine.
Une image composée à partir de plusieurs photographies est-elle encore une photographie ? Est-elle autre chose que la simple intention de photographier ?
Une photographie très largement transformée numériquement l'est-elle toujours ? Et que dire d'une œuvre mêlant photographie réelle et éléments générés artificiellement ?
La question n'est d'ailleurs peut-être pas nouvelle. Chaque transformation technique du médium a déplacé les frontières de ce que l'on acceptait de considérer comme photographique. Mais les outils actuels rendent cette interrogation particulièrement visible.
Combien faut-il encore de photographie dans une image pour pouvoir parler de photographie ?
Je ne suis pas certain qu'il existe aujourd'hui une réponse définitive.
Pourquoi le public peut-il se sentir perdu ?
On comprend alors un peu mieux le malaise que peut parfois provoquer la photographie contemporaine. Le spectateur pense qu'on lui demande de regarder une photographie alors qu'on lui propose parfois de regarder une idée exprimée à travers la photographie.
On lui demande une opinion, un avis sur un concept qui bien souvent lui échappe. Et les critères habituels deviennent moins opérants.
D'autre part, peut naître l'idée dans celui qui regarde, qu'il n'est pas qualifié pour parler de ce type de photographie. C'est une affaire d'expert, de commissaires d'exposition, un débat un peu élitiste.
Devant une photographie de paysage, on peut admirer la lumière, le lieu ou la composition.
Mais que faire devant la photographie volontairement banale d'un supermarché, d'une chambre vide ou d'un morceau de trottoir ?
Si l'on ignore le projet auquel elle appartient, la question « Pourquoi est-ce intéressant ? » reste parfaitement légitime. C'est probablement l'une des difficultés d'une partie de l'art contemporain : le contexte est parfois devenu nécessaire à la compréhension de l'œuvre.
Mais cette évolution comporte également un risque.
Le concept fait-il une bonne photographie ?
C'est une question qu'il ne faut peut-être pas esquiver. Car à force d'affirmer que l'intention, la série et le concept sont essentiels, on pourrait finir par considérer la qualité de l'image comme secondaire, et que même une photographie faible devient forcément intéressante dés lors qu'elle est accompagnée d'un discours sophistiqué et même ennuyeux ?
Combien sortent aussi vite d'un musée d'art contemporain qu'ils y sont entrés ? Ça ne vous est jamais arrivé?
Et c'est peut-être ici que se situe l'un des débats les plus intéressants autour de la photographie contemporaine, à savoir qu'un concept puissant ou qu'un idée forte, ne dispensent pas d'un regard de photographe qui s'inscrit dans une histoire du médium.
Le concept peut donner du sens à une photographie ; il ne devrait pas nécessairement servir à justifier n'importe quelle photographie.
Inversement, une image immédiatement séduisante n'est pas forcément superficielle.
L'esthétique et le sens ne sont pas ennemis.
Une photographie peut être belle, graphiquement forte, techniquement maîtrisée et porter en même temps un questionnement ou une intention. Il n'est pas nécessaire de choisir entre les deux.
Le photographe-auteur : construire une cohérence plutôt qu'un style ?
Cette évolution pose enfin une autre question qui m'intéresse particulièrement.
Un photographe doit-il nécessairement photographier toujours les mêmes sujets pour construire une œuvre cohérente ?
Je ne le crois pas. En effet, on peut photographier l'architecture, un détail urbain, une automobile, un paysage ou un objet ordinaire et pourtant conserver une même manière de regarder. La cohérence ne vient alors plus nécessairement du sujet photographié, mais du regard porté sur lui.
C'est aussi ainsi que j'envisage mon propre travail.
Je peux passer d'une architecture monumentale à quelques mètres carrés de bitume, puis au détail d'une automobile ancienne. Les sujets changent, mais je recherche souvent la même chose : isoler, cadrer, simplifier, rapprocher des formes, regarder l'ordinaire autrement et parfois aller au-delà de la simple fonction documentaire de l'image.
Changer de sujet, pas de regard.
Cette liberté me semble profondément contemporaine.
Alors, c'est quoi finalement la photographie contemporaine ?
Nous revenons finalement à notre question de départ.
Impossible de la définir par un appareil, une technique, un sujet ou même une esthétique particulière. Peut-être faut-il donc accepter qu'il n'existe pas une photographie contemporaine, mais des pratiques photographiques contemporaines.
Ce qui les rapproche n'est pas nécessairement leur apparence, mais davantage la place accordée au projet, à l'intention et au regard de l'auteur.
Finalement, peut-être cherchons-nous depuis le début à répondre à la mauvaise question.
Au lieu de demander « Comment cette photographie a-t-elle été faite ? », demandons-nous plutôt :
« Pourquoi cette photographie a-t-elle été faite ? »
Et c'est probablement dans ce passage du comment au pourquoi que se trouve, sinon une définition de la photographie contemporaine, au moins une clé pour mieux la comprendre.







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